02 — La Panne

Le courant coupe quand on en a le plus besoin.

La climatisation existe à Nouakchott. Des centaines de milliers d'unités sont installées dans les foyers, les bureaux, les commerces. Mais elles ne servent à rien quand le réseau électrique ne peut pas suivre.

Un réseau sous tension

SOMELEC — la Société Mauritanienne d'Électricité — est le seul fournisseur d'électricité du pays. Elle assure la production, le transport et la distribution. Sa capacité installée est d'environ 530 MW, dont 71% provient de centrales thermiques fonctionnant au fioul lourd. Le reste vient d'un mix de solaire, d'éolien et d'hydroélectricité importée du barrage de Manantali via l'OMVS.

La demande de pointe à Nouakchott croît de 6 à 7% par an. C'est un rythme de croissance qui dépasse la capacité d'investissement de la société. Chaque été, la demande en climatisation fait exploser la consommation. Le réseau fonctionne à ses limites. Et quand une seule pièce du puzzle tombe — un transformateur, une ligne de transport, un générateur — des quartiers entiers plongent dans le noir.

~530 MW
capacité installée somelec
71%
thermique (fioul lourd)
6–7%
croissance annuelle demande

La ligne de Rosso

Le réseau de Nouakchott dépend d'une interconnexion avec l'OMVS — l'Organisation pour la Mise en Valeur du fleuve Sénégal. Cette interconnexion passe par une seule ligne à haute tension de 225 kV reliant Rosso à Nouakchott. C'est par cette ligne que Nouakchott reçoit sa part de l'électricité produite par les barrages de Manantali, Félou et Gouina.

Quand cette ligne tombe — et elle tombe régulièrement — la ville perd d'un coup une partie significative de son approvisionnement. En mars 2026, pendant le Ramadan, une panne sur cette ligne a plongé Nouakchott et Nouadhibou dans le noir après l'iftar. En 2017, un incident similaire a causé des coupures de 3 heures en pleine nuit. En 2020, des perturbations de fréquence sur le réseau OMVS ont coupé l'alimentation un samedi entier.

Ce n'est pas un événement rare. C'est un schéma structurel. La vulnérabilité est connue, documentée, et elle se manifeste avec une régularité prévisible — surtout en été, quand la demande est la plus forte et que le réseau est le plus fragile.

Ce que nous ne pouvons pas mesurer

Nous n'avons pas accès aux données de pannes de SOMELEC. Personne n'y a accès. Il n'existe pas de registre public des coupures — pas d'API, pas de rapport annuel détaillant les heures d'interruption par quartier, pas de tableau de bord accessible aux citoyens.

Ce que nous avons, c'est l'expérience vécue de chaque habitant de Nouakchott. Quand la chaleur atteint son pic, le réseau lâche. Ce n'est pas une opinion — c'est un fait que tout le monde dans la ville peut confirmer. Nous le déclarons comme contexte, pas comme variable mesurée. La distinction est importante.

Dans La Taxe Canicule, nous avons utilisé la même approche pour le taux de climatisation commerciale : « 1 espace sur 3 est climatisé » — une estimation locale déclarée, pas une mesure directe. Ici, le principe est le même. Les pannes existent. Leur concentration en été est connue. Nous ne prétendons pas les quantifier.

Contexte déclaré

Les coupures d'électricité à Nouakchott sont fréquentes et se concentrent pendant les mois les plus chauds.

Sources : communiqués SOMELEC (mars 2026, août 2025, mai 2020, avril 2017), articles de presse (Sahara Medias, Cridem, Chezvlane), AfDB Desert-to-Power Roadmap 2020, Climatescope 2022. Aucune donnée quantitative d'heures de coupure n'est disponible publiquement.

La climatisation comme marqueur de classe

Dans La Taxe Canicule, nous avons calculé que le secteur commercial de Nouakchott dépense environ 869 millions MRU par an juste pour faire tourner la climatisation — de l'argent payé à SOMELEC pour survivre à l'été, pas pour faire du bénéfice.

Mais ce calcul suppose que le courant est là. Quand le réseau tombe, la climatisation s'arrête. Et c'est là que la fracture de classe se révèle le plus durement : ceux qui ont les moyens ont un groupe électrogène de secours. Ceux qui n'en ont pas sont au même point que ceux qui n'ont jamais eu de climatisation — ils subissent la nuit telle qu'elle est.

« La climatisation à Nouakchott, c'est pas du confort. C'est un marqueur de classe. Ceux qui peuvent se la payer continuent à travailler. Ceux qui ne peuvent pas, s'arrêtent. Mais quand le courant coupe, tout le monde est à égalité — dans le noir et dans la chaleur. »